mercredi 17 novembre 2010

Un entretien avec Breyka M’Bareck Varaji Boutimitt réalisé par Mohamed Dogui

Un entretien avec Breyka M’Bareck Varaji Boutimitt réalisé par Mohamed Dogui


Un entretien avec Breyka M’Bareck Varaji Boutimitt réalisé par  Mohamed Dogui
Ancien membre du Comité Militaire de Salut National et Président du Collectif des Anciens et Retraités des Forces Armées et de Sécurité (COF)

Originaire de l’extrémité sud de la façade nord-ouest de l’ensemble mauritanien, le capitaine Breyka Oul M’Bareck constitue une référence de cette élite militaire mauritanienne qui sait manier habilement les armes, le discours politique et l’engagement social, Formé dans l’école militaire de Cöetquidan/ Saint Cyr en France, ayant ensuite passé son application à l’école d’application des armes de combat EAAC en Algérie d’où il est sorti major de la promotion de l’artillerie Sol-Sol, avec les félicitations de l’ancien Président de la République Feu Houari Boumedienne à Batna.

C’est ainsi que durant la guerre du Sahara l’homme s’est forgé, une réputation de fin stratège capable de mettre en déroute l’ennemi au premier contact, ce qui lui valu deux citations de guerre. Il est ainsi considéré, de l’avis général, comme l’un des plus valeureux officiers de notre armée.

Après l’arrivée au pouvoir des forces armées, le 10/07/1978, et en dépit du rôle prépondérant qu’il assuma dans cette prise de pouvoir, il en fut injustement écarté. Il fallut attendre l’arrivée du CMSN sous l’impulsion du Lieutenant Colonel Mohamed Khouna Ould Haidalla pour que justice lui soit rendue.

A partir de ce moment, on lui confiera la formation des cadres subalternes de l’armée nationale au Centre d’instruction de l’armée nationale de Rosso. Ensuite il assuma successivement les responsabilités de Commandant Adjoint OPS 1ere Région militaire de Nouadhibou, Commandant du groupement autonome Blindé GABAN à F’Dérick, Commandant de la 2eme région militaire de F’Dérick, Commandant de la 5 eme Région militaire Néma et enfin Commandant de la 6 eme région militaire Nouakchott. A partir de ce moment, on lui confia la Direction régionale des structures d’éducation des masses à Nouakchott. Malgré les tentatives de certains intellectuels et hommes politique de ramener le concept des SEM à une simple structure d’embrigadement des populations, notre homme a su, par ces capacités politiques et organisationnelles, d’en faire un instrument dédié à la gestion des affaires de la citée par les populations elles même et leur préparation à l’exercice effectif de la démocratie. Parmi les illustres personnalités qui ont profité de cette expérience figure l’historien et politologue Feu Saidou Kane, Feu Haji Ould Sidina, le Professeur Cheikh Saad Bouh Camara, l’ancien ministre Islmou Ould Mohamed, le journaliste Mohamed Ould Babeta, professeur Dié Bâ, feu Sidi Mohamed Ould Abass, le maire de Kaédi Sow Moussa dit Tioumbé, le professeur Mohamed Ould Heimer etc.

Ces hommes et ces femmes et beaucoup d’autres qui n’ont pu être cités ont su par leur engagement transformer ces structures d’éducation des masses, en outil efficace pour l’éducation, l’alphabétisation, la préservation de l’environnement, l’amélioration de la cohabitation entre les populations en les préparant à assumer leur rôle de citoyens. Mais le plus frappant dans le parcours de l’Homme est qu’il est le seul mauritanien à avoir été cité dans une prêche de Feu Bouddah Ould Bousseiri, qui le félicitait pour son courage et son patriotisme.

La constance de son engagement politique l’amènera naturellement à soutenir le mouvement rectificatif du 8 août 2008 à travers la mobilisation de ses différents réseaux qui lui sont restés fidèles envers et contre toutes les pesanteurs. Son combat pour les droits de l’homme lui vaudra d’être élu parmi les membres de la commission des Droits de l’Homme. Réagissant au sort des retraités de nos forces armées et de sécurité qui vivent une situation économique et sociale très difficile, il créa un puissant collectif (COF) destiné à améliorer leur situation financière, faciliter la reinsertion de ceux qui sont aptes dans différentes filières, poser le problème de ceux qui ont quitté les forces armées et qui ne bénéficient pas de pensions pour différentes raisons et enfin les organiser à pouvoir servir si besoin en était à la défense de l’intégrité du pays. Enfin, notre homme en fin stratège produit des analyses et des réflexions sur la situation du pays face à la nouvelle menace que constitue le terrorisme et l’extrémisme violent. A cet effet, il a publié, à la veille du débat national sur le terrorisme et l’extrémisme, un document intitulé « Les raisons qui justifient le droit pour notre pays de se défendre contre l’extrémisme violent », un document qui constitue, à mon humble avis, une référence dans la définition du risque et des moyens nécessaires pour y faire face.

Mohamed Dogui

Entretien Breyka M’Bareck Varaji Boutimitt par Mohamed Dogui


Entretien Breyka M’Bareck Varaji Boutimitt par Mohamed Dogui
Avant de rentrer dans le vif du sujet, nous souhaitons que vous nous parliez de vos rapports avec l’armée et votre situation personnelle depuis votre départ de cette institution, où en êtes vous aujourd’hui ?

Breyka M’Bareck : Mes rapports avec l’armée sont très forts et empreints de sentiments de respect et d’estime pour sa mission, ô combien noble. Toutefois, cette grande institution a souffert de purges successives qui ont entraîné la mise à la retraite d’office de plusieurs officiers, sous officiers et hommes de troupes. C’est ainsi que le climat social et politique du pays est depuis plusieurs années, miné par la situation dramatique de ses hommes. S’il n’y avait pas cette fibre patriotique, on aurait pu assister à des adhésions massives dans le cercle des sympathisants du terrorisme et de l’extrémisme. Cette situation inédite, m’a privé, comme tant d’autres, de mon droit élémentaire à la pension depuis 1984. Pour ma part depuis l’arrivée au pouvoir du Président Mohamed Ould Abdelaziz, j’ai perçu une réelle volonté d’étudier tous ces cas et de leur trouver une solution. L’accord conclu avec les veuves et les orphelins des militaires mauritaniens est un pas important qui nous conforte dans nos espoirs de voir un règlement global de ces questions.

La lutte contre le terrorisme suscite un grand débat au niveau national, pouvez-vous nous donner votre appréciation sur le sujet ?

Breyka M’Bareck : Si Aujourd’hui la Mauritanie est placée au cœur de la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent c’est parce que : Elle a subi des attaques qui ont fait des victimes parmi les soldats mauritaniens à Lmgueiti, El GHALAOUIA, à Tourine. Elle a essuyé l’enlèvement d’otages aux environs de Nouakchott et dans le HODH El Gharbi, Elle s’est réveillée sur l’assassinat de ressortissants étrangers au cœur de la Mauritanie et Subi de plein fouet les attentats à Nouakchott et Néma. S’ajoute à cela, d’autres éléments non moins importants si l’on sait que les terroristes utilisent le sahel pour constituer leur auto financement à partir du Trafic de drogue, de l’Immigration clandestine et des menaces contre les étrangers opérant dans le cadre de la recherche minière. C’est pourquoi, je considère que les accusations proférées par une partie de la classe politique mauritanienne contre le Chef de l’Etat, de mener une guerre par procuration sont injustifiées. Dans cette lutte, la Coopération régionale (Accord de Tamanrasset), et internationale (France Usa et Espagne) supposent que la Mauritanie travaille en partenariat avec les uns et les autres. Aussi aux grands maux les grands remèdes. C’est dans cette optique que je propose, modestement quelques pistes étant entendu que la lutte contre le terrorisme doit se faire à plusieurs niveaux. : - Au niveau politique, il faut renforcer le front national intérieur par l’implication de tous les acteurs politiques, de la société civile voire même des populations. - Sur le plan économique : favoriser la création d’emploi, la lutte contre la pauvreté, généraliser la lutte contre la corruption et la gabegie qui doit être perçue par l’ensemble des citoyens comme étant une lutte équitable. - Sur le plan Social renforcer les instruments de lutte contre les séquelles de l’esclavage, améliorer le train de vie des populations des adwabas et renforcer leurs activités agropastorales. Renforcer les syndicats pour leur permettre d’assurer pleinement leur rôle face au patronat peu soucieux des intérêts de cette classe. Consolider l’accord de Kaédi du 25/03/2009 relatif à la réconciliation nationale. Ces trois points à savoir lutte contre la pauvreté, lutte contre les séquelles de l’esclavage et lutte pour la consolidation de l’accord de Kaédi constituent le socle qui empêchera tout recrutement des candidats éventuels aux attentats suicides. - Au plan religieux, Les Oulémas, prêcheurs et autres noms des différentes confréries religieuses et mouvements d’obédience islamique doivent s’investir dans l’enseignement des valeurs de notre religion et leur condamnation des attentats suicides doit être sans équivoque, publique à travers la presse et les medias publics et privés, nationaux et internationaux. - Sur le plan sécuritaire, tout en me félicitant du professionnalisme, du courage et du niveau d’opérationnalité de nos forces armées et de sécurité, je pense que leur réorganisation s’impose compte tenu de la configuration de l’ennemi actuel et de la permanence du combat dans la sous- région contre l’extrémisme violent. Cette réorganisation suppose l’amélioration des conditions de vie de nos hommes qui doivent avoir un moral supérieur ou au moins égal à celui des terroristes. - Sur le plan de la coopération celle-ci est constituée de deux volets : Coopération régionale ; les accords Tamanrasset doivent être consolidés pour permettre une meilleure efficacité. Coopération internationale : La ligue arabe, l’Union Africaine, la Conférence Islamique et l’ONU doivent exprimer une condamnation ferme de l’extrémisme violent dans le Sahel.

Pensez-vous que le gouvernement tiendra ses promesses quant au règlement du passif humanitaire, si oui comment expliquer ce retard ?

Breyka M’Bareck : Oui, je suis persuadé que le Président ira jusqu’au bout pour ce qui du règlement du passif humanitaire. Et malgré les pesanteurs, il interviendra à chaque fois que la nécessité se fera sentir, il interviendra pour donner des instructions aux services concernés pour l’amélioration de la concertation avec les populations concernées et les associations des droits de l’Homme. A mon avis pour contourner le blocage, je propose au Président de la République, de nommer une personnalité chargée du suivi du règlement du passif humanitaire, à l’instar de ce qui se passe dans tous les pays.

L’opération de réorganisation des zones périphériques de Nouakchott suscite différentes réactions de soulagement pour certains, d’injustice pour d’autres, qu’en pensez-vous ?

Breyka M’Bareck: Cette opération était devenue impérative à cause du grand désordre causé par l’occupation illégale de ces zones.Cependant je crois que les commissions auxquelles le travail a été confié ont manqué de transparence et de partialité. Malheureusement on peut affirmer que la corruption et l’interventionnisme ont privé les populations. Installées depuis plusieurs décennies, de bénéficier d’une régularisation des terrains qu’elles occupaient. A mon avis, Il serait souhaitable de repasser au peigne fin le travail de ces commissions pour gérer le mécontentement provoqué par ces cas d’injustice et y remédier rapidement.

La plainte pour crimes contre l’humanité introduite par l’AVOMM devant la justice belge a atteint des stades avancés par l’audition des victimes, que pensez-vous de cette démarche ?

Breyka M’Bareck : Cette démarche juste est nécessaire et elle permettra aux mauritaniens de clore un chapitre douloureux et regrettable de leur histoire. En outre, elle s’inscrit dans la démarche de l’accord de réconciliation national de Kaédi. Ainsi notre pays prendra un nouveau départ.

Vous soulevez souvent les problèmes des anciens et retraités des forces armées, pouvez-vous nous préciser la nature de ces problèmes ?

Breyka M’Bareck: Il s’agit d’une composante importante de la population mauritanienne ;elle marginalisée par les siens malheureusement ,par toutes les autorités alors qu’autour de nous et dans le monde le retraité en général et celui des forces armées et de sécurité en particulier est bien respecté et tous ses problèmes font l’objet d’une attention particulière. Depuis plusieurs années des instructions on ne peut plus claires ont été données pour accorder la priorité à cette catégorie de la population dans tous les recrutements, hélas personne ne les applique. Une fois recrutée le retraité bénéficie d’un salaire modique, il ne bénéficie pas de droit de congé, ni de soins. Le comble est que cette pratique est appliquée par toutes les sociétés de gardiennage, même celles dirigées par d’anciens militaires. Cela s’appelle du vol. Le collectif que je veux mettre sur place, travaillera à mettre tout en œuvre pour améliorer cette situation

Selon vous quelle sera l’issue du dialogue opposition pouvoir ?

Breyka M’Bareck: Je pense que les « accords de Dakar »ont permis la tenue d’élections crédibles, transparentes et consensuelles. Actuellement la concertation doit se faire autour de tous les problèmes d’ordre politique, social, économique et culture. Actuellement, il me semble qu’on ne doit pas se focaliser sur un gouvernement d’union national après une élection de cette envergure. Il ne doit plus être à l’ordre du jour, en fait il serait contraire à la volonté exprimée par les urnes. Par contre ce dialogue doit se faire autour des problèmes nationaux, sur la politique sécuritaire, sociale, économique, étrangère et sur le rôle des partis politiques, de la société civile, de l’éducation ect. Il s’agit là d’un important programme pour le pays.

On parle d’un remaniement ministériel imminent, avez-vous une idée de la nouvelle composition du gouvernement ?

Breyka M’Bareck : Ce remaniement s’impose par nécessité, il résulte de l’incapacité de l’équipe en place à suivre la cadence du Président et à traduire sur le terrain son programme de gouvernance. Selon moi, tout en respectant les choix du Président de la République, je constate que le soutien de ses collaborateurs civils et militaire n’est que superficiel. Je peux affirmer que ses responsables sont déconnéctés des problèmes des masses populaires. En vue d’un éventuel remaniement, il serait souhaitable de retenir, parmi les critères de choix : -La proximité avec les populations -la compétence et l’expérience qui n’ont pas d’âge -la crédibilité et surtout la confiance de toutes les couches de la population et la capacité de traduire concrètement les directives du Président quand on sait son intérêt pour le bien être de la population.

Quelle évaluation faites vous de la lutte contre les séquelles de l’esclavage ?

Breyka M’Bareck : Le Président de la République a, dés son arrivée au pouvoir donné des signaux très forts par l’attribution de postes stratégiques à des cadres issus de la composante haratine. Il a multiplié les programmes en direction des zones de grandes concentrations de ces populations. Même au niveau des conseils de ministres, des directives sont régulièrement données pour favoriser les recrutements des populations issues de cette couche. Il y a donc une évolution positive. Toutefois je pense que le Programme d’Eradication des Séquelles de l’Esclavage doit être transformé en une Agence de Réinsertion des Victimes de l’Esclavage en Mauritanie. L’accent doit mis sur la sensibilisation de l’axe abolition et criminalisation. Cette sensibilisation doit viser en priorité les autorités administratives, judiciaires, religieuses et le personnel de l’éducation nationale. On doit cibler les populations de l’Avollé, de l’Aftout, de la Chemmama,des Adwabas et des zones périphériques des grandes villes. Cette sensibilisation doit être confiée à la Commission Nationale des Droits de l’Homme. Enfin, je propose la nomination d’une personnalité chargée du suivi de la lutte contre les séquelles de l’esclavage et qui doit dépendre directement du Président de la République.

En dépit de la nomination de représentants de la couche harratine à des postes de responsabilité stratégiques, celle-ci continue de vivre dans l’exclusion et la marginalisation ? Quelles solutions proposez-vous pour régler cette situation ?

Breyka M’Bareck: Etant donné que le problème de l’esclavage concerne toutes les communautés de notre pays (Ouolofs, Halpulars, soninké et Beydanes), Il me semble prioritaire pour la composante haratine de régler son problème identitaire. Aujourd’hui, Les cadres haratines qui occupent des postes stratégiques dans le gouvernement et l’administration actuelles n’ont pu régler ce problème et à mon avis, il faut trouver des hommes et des femmes qui vont dire à cette couche qu’elle est partie intégrante de la composante Beydane et qu’il n’y a pas de harratines maures ou de noirs maures, que dans tous les pays arabes riches de leur brassage, il n’y a pas de saoudiens noirs, ni d’égyptiens noirs ; ni de marocains noirs, ni d’algériens noirs. Mais aussi les maures doivent accepter que la composante maure qui est majoritaire dans le pays doit se réconcilier avec elle-même et accepter un partage équitable des postes électifs, conseillers, maires députés et sénateurs d’une part et d’une présence satisfaisante dans le gouvernement, l’administration et la justice (Ministres, Secrétaires généraux, chargés de mission, conseillers, Présidents de conseils d’administration, directeurs de sociétés, Wali et Hakim, Procureurs, substituts, Président de tribunal, Commissaire de police etc… Il faut améliorer les programmes de développement dans les zones de grande concentration de cette couche, dans la Chemama, dans l’Aftout, dans les adwabas. Sur le plan social, il convient de régler les problèmes des Dockers occasionnels, des travailleurs dans la SNIM et différentes sociétés minières et le nombreux conflit de travail depuis plus de 30 ans. Il est impératif de trouver des solutions pour les travailleurs du privé dont les employeurs ne respectent pas la législation du travail. Le Commissariat à la sécurité alimentaire doit être réorganisé pour mieux servir les populations. Sa direction doit être confiée à une personnalité compétente et capable de transformer la volonté du Président envers les pauvres en actes concrets, en s’inspirant de la méthode utilisée par le Président de la République pendant sa campagne électorale. Le Projet d’éradication des Séquelles de l’esclavage (PESE) doit être transformé en une agence de réinsertion des victimes de l’esclavage au même titre que l’ANAIR. La direction de cette agence qui doit dépendre de la présidence de la République doit être confiée à une personnalité connue pour ses qualités, son expérience, sa proximité, sa capacité de transformer la volonté du président de la République en actes concrets vis-à-vis de cette composante de la communauté Beydane. Au plan juridique et institutionnel, il faut procéder à la sensibilisation de nos magistrats afin qu’ils puissent accompagner l’évolution nécessaire de la société mauritanienne tout en respectant l’indépendance de la justice. Confier la sensibilisation de la loi incriminant l’esclavage à la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH).

Merci mon capitaine d’avoir bien voulu répondre à mes questions.

Entretien de Mohamed Dogui.

Source: Mohamed Dogui

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