vendredi 20 janvier 2012

Interview : pour Nouakchott/info




Interview :
Breika Ould M’Bareck : «J’espère que le gouvernement confiera les dossiers de l’esclavage et du passif humanitaire à deux personnalités indépendantes dont l’intégrité et la crédibilité sont établies» 

Officier à la retraite Breïka Ould M’Bareck, sortant des écoles de Coëtquidan (France), est aujourd’hui membre de la Commission Nationale de Droits de l’Homme (CNDH). Il fut, sous Haidalla, de 1981 à 1984, l’un des principaux artisans des Structures d’éducation des masses (SEM) avant d’être mis à la «retraite d’office» par Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya à la faveur du coup d’Etat du 12/12/84 renversant Ould Haidalla.
En 2003, Breika va en exil forcé, et fonde, avec d’autres opposants à l’étranger, «l’Alliance Politique» qui s’était rapprochée du mouvement des Cavaliers du Changement. Il reviendra au pays en 2005, après le coup d’Etat du CMJD et il s’active dans la société civile en créant le Réseau africain pour le développement humain durable. Depuis, il ne cesse de militer dans la société civile pour se retrouver aujourd’hui membre de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), en plein cœur du combat pour les droits Humains.
Au sujet des problèmes de l’heure, autant des droits de l’homme avec le dossier du passif humanitaire et l’esclavage, que politiques avec la place des militaires dans l’histoire de la Mauritanie, Breika a bien voulu se prêter, avec Nouakchott Info, au jeu des questions-réponses. Sans esquive.

Nouakchott Info : En tant que militant des droits de l’Homme et de surcroît membre de la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), quel est votre point de vue sur la situation actuelle du pays ?
Breïka Ould M’Bareck: En ma qualité d’officier, je suis de la famille militaire que l’opinion considère souvent à part et dont l’arrivée au pouvoir serait qualifiée de « catastrophique pour le pays » par une certaine opinion. Il me semble en tous cas opportun de faire un aperçu global sur l’action des forces armées depuis le coup d’Etat de 1978. Notre pays était alors engagé dans la guerre, très difficile, du Sahara occidental qui a été imposée à feu le président Moktar Ould Daddah auquel je rends hommage pour avoir tenu tête, à l’époque, au pays frère algérien, lequel avait voulu le piétiner et par la suite piétiner son pays. L’action militaire du 10 juillet n’était pas contre la personne de Moktar Ould Daddah et encore moins contre sa région, mais elle était plutôt dictée par les circonstances de l’heure lesquelles étaient marquées par l’impérieuse nécessité de mettre un terme à la guerre. Il faut même le rappeler ici: arrivés au Pouvoir, les militaires avaient proposé aux Nations Unies de prendre en compte l’administration des territoires sahraouis avant même que les troupes mauritaniennes ne s’en retirent.
Il convient de reconnaître que les militaires étaient les premiers à mettre en place une politique nationale de pêche et à exiger le débarquement des captures de navires étrangers sur le sol mauritanien avant l’exportation. Ils ont également mis en place une société nationale de pêche (SMCP) avec une flotte nationale de plus de 300 bateaux. Sur le plan agricole, il ya eu une reforme agraire très importante qui a fondé des équilibres sociaux. De même qu’une reforme foncière avait été initiée.

NI : Et sur le plan de la cohésion sociale ?
BOM : Sur le plan social, l’abolition de l’esclavage avait été instituée, dès 1981, par l’ordonnance 81/234. Sur le plan culturel, la mise en place d’un institut des langues nationales initié par les militaires avait aussi constitué un apport qualitatif. Des structures d’éducation des masses, destinées à impliquer les populations dans la gestion des affaires du pays et les préparer au système démocratique ont été mises en place.

NI : Parlons un peu du présent …
BOM : Il faut reconnaître qu’aujourd’hui, le président Mohamed Ould Abdel  Aziz, même s’il est issu du sérail militaire, a hérité d’une situation extrêmement difficile, notamment en ce qui concerne l’unité nationale et la paix sociale.

NI : Qu’est-ce vous entendez par unité et paix ?
BOM: Il y a le problème de l’esclavage resté pendant depuis Haïdalla malgré l’ordonnance 81/234 et la loi criminalisant l’esclavage du temps de Sidi Ould Cheikh Abdallahi (SIDIOCA). Sans s’attarder sur la problématique de l’existence ou non de cette pratique, le président Aziz a orienté l’action du développement vers les zones du triangle de la pauvreté où les séquelles de l’esclavage sont toujours ressenties. Aussi la politique de viabilisation des zones périphériques de  Nouakchott a contribué à rehausser le niveau de vie des franges les plus pauvres, dont les anciens esclaves. Le président Aziz  a mis en place le Projet Eradication des Séquelles de l’Esclavage (PESE) qui a pour mission d’encadrer la réinsertion des anciennes victimes de l’esclavage. Je crois que ce projet doit être transformé en une agence d’insertion, d’émancipation des anciens esclaves, parce que la problématique de l’esclavage se situe aujourd’hui au niveau socioéconomique et culturel. Concernant les évènements de 1987-1991, le président Aziz est allé encore beaucoup plus loin que SIDIOCA en signant un accord de réconciliation nationale avec le Collectif des victimes et rescapés (COVIRE). Il a reconnu les faits au nom de l’Etat et a demandé pardon aux victimes, tout en s’engageant à mettre en place les réparations matérielles et morales nécessaires. Ce qui a certes créé un regain de confiance sociale et un rapprochement entre les composantes de la population. Cependant, il convient de dire que des améliorations doivent être apportées à ce processus. Le président a, en outre, fait un geste à l’endroit des victimes militaires ayant quitté les forces armées et de sécurités dans des conditions restées sombres. Il faut aussi souligner que grâce au soutien du président Aziz, la CNDH est passée au statut A des organisations des commissions nationales de droits de l’Homme. Cependant il est nécessaire que le Premier Ministre s’inscrive dans ce même élan et donne à la CNDH les moyens nécessaires pour son action. Car, au moment de l’étude de la loi de finance pour 2012, le gouvernement aurait du veiller au financement de la CNDH. C’est dire que notre pays a fait, sur le plan des droits de l’Homme, des progrès considérables, mais des efforts restent encore à fournir, notamment dans le sens de la sensibilisation des autorités administratives et judiciaires sur l’importance que revêtent les questions relevant des Droits Humains. J’espère que le gouvernement confiera les dossiers de l’esclavage et du passif humanitaire à deux personnalités indépendantes dont l’intégrité et la crédibilité sont établies afin de reprendre ces dossiers avec toutes les prérogatives nécessaires pour élaborer, dans un délai de six mois, un rapport détaillé qui sera soumis au Président de la République.

NI : Que pensez-vous des mouvements IRA et TPMN ?
BOM: Chaque citoyen a le droit et doit être libre, de défendre ses idées. Que cela soit dans le cadre d’une association ou à titre individuel. C’est pourquoi, j’estime  qu’IRA ou toute autre association qui remplit les exigences légales, doit avoir son récépissé.

NI : Que pensez-vous du dialogue politique ?
BOM: Je pense que le dialogue est une nécessité pour le pays et le président Aziz, l’a compris. C’est donc un grand acquis pour tout le peuple mauritanien. Il faut se féliciter des résultats de ce dialogue politique national, saluer la participation des quatre partis d’opposition et regretter le boycott des autres formations de l’oppositions qui n’y sont pas allées, puisque leur participation aurait contribué à l’enracinement de la démocratie dans notre pays. Il faut par ailleurs souligner que le dialogue amorcé a péché par certains points notamment l’interdiction des candidatures indépendantes (non inscrites) qui constitue un dommage pour la démocratie. De même que l’absence de la société civile à ses assises n’est pas une bonne chose.

NI: Que pensez-vous de la situation du pays aujourd’hui qualifiée de catastrophique par l’Opposition ?
BOM: Je respecte le point de vue de tous les acteurs politiques et je crois actuellement que le pays a des difficultés comme la plupart des pays à travers le monde. Il y a la sécheresse, la crise économique internationale, les conséquences du « printemps arabe ». Je rappelle qu’avec la crise financière mondiale, les américains ont perdu  leur triple A (AAA), que l’eurozone est aujourd’hui sous surveillance des agences de notation, que les Bricks, ou pays émergeants, commencent encore à craindre les difficultés. Il est donc, de ce point de vue, normal que la Mauritanie connaisse des problèmes économiques. Mais je vois que le gouvernement tire bien son épingle du jeu et s’attèle à acheter la paix sociale. A travers le plan d’urgence « Tadoumoun», il pourra orienter son action vers les zones des adwaba très affectées par l’enclavement, le dénuement et le manque d’accès à l’eau potable. Il convient ici de rappeler qu’il est indispensable de mettre en place un suivi rigoureux de l’exécution de ce plan pour éviter qu’il ne soit détourné de ses objectifs. Etant donné que ce pays nous appartient à tous, ceux qui pensent que la situation est « catastrophique » doivent faire des propositions concrètes pour faire y face.

NI : Que pense-vous de l’engagement contre le terrorisme ?
BOM: Il s’agit d’une lutte qui a été imposée à notre pays par l’AQMI. Je me félicite des efforts consentis pour faire face à ce phénomène transfrontalier et c’est pourquoi, je félicite le Chef d’état major, le général Mohamed Ould Cheikh Mohamed pour les réformes entreprises afin de mettre en place une armée digne de ce nom. Je félicité également les différents chefs de corps de sécurité. Il faut aussi se féliciter du travail réalisé par le DGSN et la DGSE quant au travail énorme abattu pour améliorer la qualité et la  fiabilité des renseignements. Tous ces progrès réalisés sur le plan sécuritaire n’avaient pu être possible sans la volonté politique et la détermination du président de la République commandant en chef des forces armées. Je ferai remarquer cependant que pour une plus grande efficacité face au terrorisme, il convient de procéder à des réformes afin d’accroître la puissance de feu, l’aéromobilité et multiplier les moyens de renseignement.
Propos recueillis par Ely Ould Maghlah

Interview de Breika Ould Mbareck à La Tribune





« en ma qualité de militant des droits humains  et membre de la Commission Nationale des Droits de l’Homme, je suis par principe hostile à tout mandat d’arrêt international »
Breika Ould Mbareck est officier  retraité de l’armée nationale de Mauritanie.  Comptant parmi les militaires qui se sont illustrés dans la guerre du Sahara entre 1975 et 1978, il obtient deux médailles. Commandant de la 6e région militaire de Nouakchott et Président de la Commission régionale des Structures d’Education des Masses en 1982, il a travaillé notamment dans le cadre de l’encadrement des enfants, la préparation des populations à la démocratie, la lutte contre la désertification, l’organisation des populations en vue de les faire participer à la gestion des affaires de la cité, notamment hygiène, santé et alphabétisation.  A la veille du coup d’Etat du 12/121984, il était suspendu de ses fonctions. Aujourd’hui, Breika Ould Mbareck est président du Réseau Africain pour le Développement Humain Durable (READHD) et membre de la Commission Nationale de Droits de l’Homme (CNDH). Il n’en demeure pas moins un observateur de la scène politique nationale. Entretien :


La Tribune : La Mauritanie vit un tournant politique marqué par une situation d’insécurité et une agitation politique se traduisant d’une part par un bras de fer des autorités avec des mouvements terroristes et d’autre part par des réactions d’une opposition ne voulant rater aucune occasion de montrer les faiblesses du pouvoir en place.  Comment analysez-vous cette situation ?
Breika Oud Mbareck : Je crois qu’il y a une guerre imposée à la Mauritanie par l’AQMI. La zone de prédilection de ce mouvement fait qu’il menace l’ensemble des pays du Sahel. La Mauritanie se trouve sur un axe qui l’oblige à réagir pour assurer la sécurité de ses citoyens et de tous ceux qui se trouvent sur son territoire. Cette réaction audacieuse  est déterminée de la part du gouvernement de Mohamed Ould Abdel Aziz a pris de court les responsables de cette organisation qui ont décidé de tout mettre en œuvre pour déstabiliser la Mauritanie.  Il faut saluer ici les efforts entrepris pour moderniser nos forces armées et renforcer la capacité de nos services de renseignement pour  renforcer  leurs capacités « d’acquisition des objectifs ».  C’est là que je pense que tous les acteurs politiques et même la société civile doivent apporter leur soutien  à l’armée dans cette mission de défense de l’intégrité territoriale.  Il faut cependant accroître les efforts pour augmenter la puissance de feu de nos troupes et leur aéromobilité…
La Tribune : Vous dites qu’il faut saluer ici les efforts entrepris pour moderniser nos forces armées et renforcer la capacité de nos services de renseignement pour  renforcer  leurs capacités « d’acquisition des objectifs ».  Pourtant  ces efforts n’ont pas empêché l’enlèvement d’un gendarme dans des conditions assez bizarres… il y a eu également un cafouillage dans un poste de gendarmerie en Assaba où des gendarmes ont tué le chauffeur d’une ONG (voir article, ndlr.)  Comment se portent les troupes au plan psychologique ?
Breika Oud Mbareck : Je voudrais attirer votre attention sur le fait qu’en matière militaire il n’y a pas de dispositif infaillible. Par exemple la force internationale se trouvant en Afghanistan avec toute son armada sophistiquée n’empêche pas qu’il y ait eu souvent de bévues, des accidents, des morts et des blessés et même des prise d’otages de journalistes…Les Forces armées et de Sécurité Mauritaniennes peuvent parfois subir des pertes. Cela n’a aucune influence à mon avis sur la psychologie des troupes. Au contraire,  il suffit de regarder les hommes sur le terrain, ils sont galvanisés.  Un adversaire, quelle que soit sa pointure, peut toujours infliger des pertes à son ennemi.
La Tribune :  Les autorités ont lancé un mandat d’arrêt international contre Moustapha Ould Limam Chafi’i. Ce qui a suscité une vague de solidarité de la classe politique opposante et d’une partie de la société civile à l’égard de cet opposant mauritanien établi à l’étranger.  Pensez-vous que pareille réaction de l’opposition soit légitime ?
Breika Oud Mbareck : Avant de répondre à cette question, permettez-moi de présenter mes sincères condoléances à la famille de Limam Cahifi dont je viens d’apprendre le décès. Cela dit, en ma qualité de militant des droits de l’homme et membre de la Commission Nationale des Droits de l’Homme, je suis par principe hostile à tout mandat d’arrêt international. Parce que la logique des gouvernements, africains et arabes en particulier,  est différente de celle des militants des droits de l’homme qui sont toujours méfiants par rapport  aux raisons et motivations de l’émission d’un mandat d’arrêt international.
La Tribune : Et par rapport à la réaction de l’opposition ?
Breika Oud Mbareck : Partant du fait que le Président de la République a acquis une très grande expérience dans la gestion des affaires de l’Etat, je crois que ce mandat d’arrêt n’a pas été émis  de manière fortuite, sans être basé sur des éléments palpables. Pour ce qui est de l’opposition, elle est dans son rôle. Très certainement, elle veut profiter de l’effervescence qui règne dans la région et porter le maximum de coups au pouvoir ; surtout que la majorité soutenant le pouvoir semble briller par son absence et son inefficacité à occuper l’espace politique.
La Tribune : Parlons à présent de Biram Ould Dah Ould Abeid. Il semblerait que l’homme soit menacé de mort.  Un policier en civile a été violemment pris à partie par ses gardes du corps dans un meeting jeudi passé. Ce policier aurait été pris en possession d’une arme qu’il cachait sous son boubou. Quelle appréciation faites-vous du style l’IRA dans la lutte pour les droits humains en général  et de la manière avec laquelle les autorités réagissent souvent face à ce mouvement, sachant qu’il y a eu des précédents en termes d’affrontements entre militants de l’IRA et forces de l’Ordre?
Breika Oud Mbareck : Je me félicite qu’un homme, de surcroit issu de la communauté des anciens esclaves, prenne le flambeau pour que notre pays mette fin de façon définitive au problème de l’esclavage. Le style de l’IRA n’est pas le mien parce que moi je pense que les anciens esclaves en milieu maure font partie de cette communauté et que le combat doit se faire sur ce terrain-là. En plus, il n’y a pas de problème de liberté mais un problème d’égalité.  Je pense donc, que le gouvernement doit accorder un  récépissé conformément à la loi en vigueur. Cela permettra à cette organisation de mener son combat.  Cependant cette organisation doit bannir la violence et faire preuve de beaucoup de tolérance. Quant à la menace de mort, cela ne fait pas partie des habitudes de notre pays. Cependant rien n’empêche que l’IRA porte plainte pour que la lumière soit faite sur cette question.  Les services de sécurités du pays doivent désigner une commission d’enquête pour tirer au clair ces accusations.
Propos recueillis par Kissima